Durée de vie des produits : qui veut encore de l'obsolescence programmée ?

Publié par Damien Ravé - Le 16 Nov 2011 - 12h24

Je suis tombé récemment sur un coup de gueule contre l’obsolescence programmée. Cette dame, citoyenne et consommatrice consciencieuse, avait eu beau prendre soin de son appareil photo numérique depuis quelques années, celui-ci décidait, du jour au lendemain, de ne plus fonctionner. Le devis qu’on lui proposait pour étudier la panne – sans garantie de réparation – se montait à 150 euros, pour un prix d’achat de 180 euros. Elle avait le sentiment d’être une victime de plus de ce qu’on appelle l’obsolescence programmée, c’est-à-dire des produits dont la durée de vie est limitée volontairement par les fabricants pour nous forcer à racheter du neuf et augmenter leurs profits. Une petite recherche concernant son problème semble confirmer que c’est une panne connue dont des milliers de clients ont été victimes.

Le terme d’obsolescence programmée, s’il n’est pas neuf, est apparu dans les débats au début de l’année 2011 avec le documentaire Prêt à jeter, l’obsolescence programmée, diffusé par Arte. Il a suscité de nombreuses réactions offusquées sur les forums de discussion et quelques initiatives de résistance (dont notre site de réparation, mais aussi ce forum d’échange et quelques groupes Facebook). La vague est retombée, même si le mot a ressurgi à l’occasion de l’annonce du nouveau téléphone d’Apple, l’iPhone 4S, qui entraînait la disqualification instantanée des modèles précédents (voire le désir de mort des gadgets, comme l’ont constaté certaines compagnies d’assurance).

Le désir du consommateur

Parlons d’abord de la principale justification de l’obsolescence programmée. Les économistes, les victimes de la mode et les gadgetophiles frénétiques ont une même explication à l’obsolescence programmée : c’est le désir du consommateur qui explique la survie de ce concept. L’attraît pour la nouveauté viendrait des clients et dédouanerait les industriels de toute responsabilité : après tout, si cette pratique était insupportable, la majorité des gens s’en détournerait et opterait pour des produits plus durables. En outre, on associe systématiquement le cycle de vie raccourci des produits à l’innovation : refuser l’un, ce serait compromettre l’autre, et se condamner à une vie sans nouveauté, sans surprises, sans amusement. Voire, la fin de l’obsolescence programmée pourrait signifier la fin de l’économie, de l’emploi, et pourquoi pas de notre civilisation (allons-y).

Je ne sais par quel bout prendre cet embrouillamini fantasmatique qui s’effiloche assez vite. D’abord, disons qu’il y a du vrai dans tout ça. Le désir de nouveauté du consommateur est un phénomène psychologique (voire neurologique) indéniable. Mais il a aussi été prouvé qu’il était fortement influençable, notamment par le marketing. Pour faire simple, un produit n’a pas besoin d’être réellement nouveau pour nous attirer : il suffit de changer le packaging et de discréditer son prédécesseur, et nous le voudrons, irrésistiblement. Prenez les appareils photos numériques : depuis 10 ans on assiste à une course aux mégapixels qui nous conduit à considérer que notre 10MP est insuffisant quand de nouveaux modèles à 14MP s’affichent en vitrine (alors que la différence à l’usage entre ces deux résolutions sera beaucoup moins importante que la taille du capteur, la qualité de l’optique ou la rapidité de mise au point). Dire que les spécialistes du marketing exploitent nos fragilités psychologiques et nos désirs de valorisation sociale pour nous vendre des produits inutiles est un euphémisme. Pour certaines catégories de produits c’est leur ressort principal (regardez une publicité pour les montres ou les voitures pour vous en convaincre). On pourrait considérer que notre envie de nouveauté est comme un caprice d’enfants qui ne supportent pas la frustration. Certains en ressentent moins le besoin que d’autres, et se contentent pendant 10 ans d’un téléphone portable qui sert à téléphoner ou d’un réfrigérateur qui ne distribue pas de glaçons. Et pour les autres, peut-être qu’il serait temps de grandir ?

La fin de la créativité ?

Deuxième point : peut-on supprimer l’obsolescence programmée sans condamner la créativité à la disparition ? Je ne vois pas ce qui s’y oppose. Changer sans cesse le matériel pour s’adapter à la gourmandise croissante du logiciel n’est pas de la créativité : c’est une solution de facilité. Au contraire, faire évoluer le logiciel pour améliorer ses fonctionnalités en se basant sur le même matériel , voilà un vrai défi pour les concepteurs de demain. Et si ces évolutions sont payantes, on assure un modèle économique aux Apple et autres vendeurs d’appareils photo. Le marché des consoles de jeux vidéos peut ressembler à cette économie : une console comme la Wii est sur le marché depuis 5 ans, ce qui est énorme dans le secteur du multimédia. Mais le besoin de nouveauté des consommateurs est renouvelé régulièrement par la création de jeux exploitant de mieux en mieux les capacités techniques de ce matériel.

Une autre manière de tabler sur la durée, c’est de doter les équipements d’éléments interchangeables au sein d’une « coque » durable. Un appareil photo compact est constitué d’éléments qui évoluent peu (coque, ports USB, batteries, viseur, flash) qui seraient constitués de matériaux résistants à l’usure et d’autres qui évoluent rapidement (capteur, processeur) ou qu’on peut interchanger (objectifs). Un fabricant pourrait vendre des upgrades (mises à jour) matérielles qui amélioreraient l’appareil sans avoir à tout changer.

Nous avons déjà abordé ici les alternatives économiques à l’obsolescence programmée (économie de fonctionnalité, Cradle to Cradle) : des économistes et des concepteurs sont en train de démontrer qu’il est tout à fait envisageable de faire tourner une économie sans condamner ses déchets à s’amonceler dans les décharges.

Avons-nous le choix ?

Le point le plus susceptible, il me semble, de convaincre un libéral de la nécessité d’une alternative, est le suivant : nous n’avons pas le choix. En tant que consommateurs, nous n’avons pas la liberté de choisir entre un produit durable et un produit conçu pour une faible durée de vie. Jadis on pouvait dire : prends un produit de marque, c’est plus sûr. Aujourd’hui ça n’a plus de sens, certains produits bas de gamme durant aussi (peu) longtemps que les produits plus chers. D’ailleurs parmi les caractéristiques techniques sur lesquelles tout consommateur se base avant l’achat d’un produit (électroménager ou autre), il n’est jamais fait mention de la durée de vie de ce produit : ce n’est pas un critère de choix à l’heure actuelle.
J’entends des objections, et il y a sans doute quelques exemples par-ci par-là : oui, on peut acheter une machine à laver Miele (supposée plus fiable). Mais payer 1300 euros une machine qui va durer (a priori, mais on n’en est pas sûr) plus longtemps qu’une autre à 300 euros, est-ce un choix ? Qui peut se le permettre ?

Un vrai choix, ce serait d’abord d’être informé de la durée de vie estimée des produits, testée de manière indépendante ou selon un barème commun. Cela nous permettrait de décider en notre âme et conscience. Ensuite, que les fabricants proposent une gamme de prix progressive : je pourrais choisir entre un appareil photo à 250 euros garanti pour 20000 photos, un modèle à 300 euros garanti pour 40000 photos et un dernier à 400 euros garanti pour 100000 photos. Je pourrais choisir la durée de vie minimale de mon lave-vaisselle sur 1000 lavages, 2000 ou 10000.

Vous me direz : c’est à cela que sert la garantie, or personne n’achète l’extension de garantie. Pour ceux d’entre vous qui ont déjà fréquenté le Service Après Vente des grandes enseignes d’électroménager, faire appliquer la garantie ressemble souvent à un cauchemar (lisez quelques témoignages sur le site 60 millions de consommateur). Mauvaise volonté de l’enseigne, files d’attente interminables, tentative des techniciens de vous faire acheter un produit neuf, délais de réparation exagérément longs (qui vous obligent à trouver une solution de secours souvent coûteuse pour vos lessives, vos produits frais…), et, dans la moitié des cas, des produits qui reviennent sans avoir subi la moindre réparation : après avoir vendu une garantie à prix d’or, tout semble fait pour l’empêcher de fonctionner. Il paraît même qu’une grande enseigne d’électroménager a retiré de ses rayons certains aspirateurs Dyson car le fabricant proposait des produits fiables assortis d’une garantie constructeur de 5 ans, empêchant la chaîne de vendre sa propre garantie étendue. Résultat, le client n’a plus en rayon que des aspirateurs de moins bonne qualité : est-il gagnant ?

Le système de garantie tel qu’il fonctionne aujourd’hui est un obstacle plutôt qu’une réponse à l’obsolescence programmée : ce n’est qu’un pansement désagréable, là où nous préférerions avoir un vaccin contre la panne prématurée. Si les produits étaient plus fiables d’entrée de jeu, nous pourrions les acheter pour des années sans l’angoisse du SAV. Enfin, un Service Après Vente de meilleure qualité serait également souhaitable pour redonner du sens à la notion même de garantie.

Conclusion

L’obsolescence programmée n’est pas un complot des industriels, mais un système que nous avons accepté, pour réduire les coûts et pour flatter nos désirs de possession.
Mais les mentalité évoluent, les consommateurs deviennent exigeants. Les marques ont une responsabilité et devront rendre des comptes, à la fois sur la durée de vie de leurs produits (aux Etats-Unis, Apple a dû remplacer les batteries de ses iPods qui s’usaient prématurément, suite à un procès) mais aussi sur leur impact environnemental. Il y a quelques jours, on apprenait que la fabrication d’un MacBook Pro émettait autant de CO2 que 84 ans d’utilisation en France : le fabricant ne peut plus décemment appeler à renouveler son ordinateur en promettant une moindre consommation électrique (et donc un gain environnemental). Ce genre d’information doit être connu de tous. Les consommateurs informés pourront peser sur l’offre des fabricants, et avoir le choix de produits fiables et durables.

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