Réparer c'est tuer

Publié par Damien Ravé - Le 07 Juil 2015 - 14h32

Réparer c'est tuerC'est compliqué d'être gentil. On veut aider les autres, partager l'information, sauver le monde... et puis on se rend compte, en recevant un mail incendiaire ou en lisant par hasard un article perturbant, que nos actions, quelque part, parfois à l'autre bout du monde, vont causer du tort à quelqu'un. On se rend compte que, malgré nos belles intentions, on n'est JAMAIS certain de ne pas nuire malgré nous. A vrai dire, on peut sans doute être sûr que n'importe quelle décision va forcément déplaire à quelqu'un.

Tout a commencé avec une volée de bois vert, envoyée par un réparateur professionnel en réponse à notre dernière actualité : «Vous donnez (gratuitement) ce qui nourrit ma famille, donnez-moi une seule raison de vous aimer ? » Notre site, lieu de partage bienveillant, d'entraide généreuse, ouvert aux professionnels, comment pourrait-on nous reprocher quoi que ce soit ? On aurait pu nier en bloc, accuser la profession de refuser le progrès, mais cela nous a préoccupés. Internet brouille les frontières entre pro et amateur, transforme un bidouilleur en réparateur, un blogueur en journaliste un gros bras en déménageur. A une échelle moindre, on est dans la même situation que les taxis face à Uber, les libraires face à Amazon, les encyclopédies face à Wikipédia. Notre site serait le coup de grâce sur une profession en déclin depuis 15 ans.

Et forcément ça nous trouble... Est-ce que nous voulons la mort des petits dépanneurs ? Bien sûr que non. Mais les belles intentions ne suffisent pas. Quand ce site a été créé, petit projet sans prétention, c'était pour répondre à un besoin d'information pour des particuliers qui ne vont pas (jamais) voir un dépanneur, mais qui se contentent généralement de jeter leurs appareils pour en racheter un nouveau. Et puis avec 50 visiteurs par mois, nous étions une goutte d'eau dans l'océan du SAV. Quatre ans plus tard, ce petit site draîne 300000 personnes par mois, et forcément, une partie d'entre vous parvient à régler ses pannes tout seul, alors que vous auriez fait travailler un dépanneur. 

Alors nous sommes, collectivement, responsables de la disparition continue des dépanneurs ? Leur travail est pourtant d'utilité publique puisque la réparation cumule les avantages par rapport à l'achat de nouveaux appareils venus du bout du monde : moins de déchets produits, moins de ressources nécessaires à la fabrication, moins de CO2 dûs au transport international, et des emplois locaux, difficilement délocalisables. A l'heure de la transition écologique, il est urgent de sauver ce métier en voie de disparition. Faut-il réclamer une baisse de la TVA ou des charges ? Promouvoir le métier car les dépanneurs qui partent à la retraite ont du mal à trouver des repreneurs ou des apprentis ? Quoi qu'il en soit, leur travail est complémentaire du nôtre, et nous devons continuer à leur donner une visibilité. C'est pourquoi nous vous invitons à accueillir comme il se doit nos confrères de OuReparer.com, dont la nouvelle plateforme vise à trouver rapidement un dépanneur près de chez vous. C'est pourquoi également nous continuons d'étoffer notre propre annuaire de dépanneurs. Le débat est ouvert : comment revaloriser ce métier en déclin ? Nous allons en discuter dans les prochains mois avec les intéressés, parce qu'à vouloir leur bien, on pourrait bien leur faire encore plus de mal.

Continuons avec les désillusions. Vous connaissez - bien sûr - les systèmes de bornes de collecte de vêtements ? Vous savez, ces habits passés de mode que vous ne mettez plus, et qui sont récupérés dans nos pays pour être revendus dans des pays d'Afrique. La promesse est belle : réduire les déchets, créer des emplois en insertion en France, générer une activité économique dans les pays en développement... Et bam ! Un article du Guardian (en anglais) nous révèle que les importations de vêtements des pays riches au Kenya, en inondant le marché local, ont ruiné la petite production textile locale, devenue trop chère et (surtout) complètement has been face aux fringues de marque qui font la fierté des jeunes des cités Kenyanes. Vous faisiez un geste pour sauver le monde, et vous découvrez que vous avez mis des travailleurs à la rue. Voyou !

Que faire de ça ? Ce sont des informations encombrantes. Embarrassantes, même. Elles nous atteignent au coeur de notre bonne volonté et de nos bonnes intentions. On pourrait tout arrêter, et se refermer dans sa coquille puisque, de toute manière, tout le bien qu'on croit apporter aura des effets secondaires. Mais ce serait une excuse un peu rapide. Il serait tout aussi illusoire de croire que rien de bon ne peut arriver, que les ONG ne servent à rien ou que l'action politique ne peut pas améliorer la vie des gens : la malnutrition recule, le sida ralentit, et le trou de la couche d'ozone se rebouche... Il y a encore deux trois problèmes qui méritent qu'on fasse quelque chose.

Mais une leçon peut être tirée de tout cela : toujours se méfier des trop belles promesses. Ceux qui prétendent sauver le monde sont soit de grands naïfs soit de cyniques manipulateurs. Et si faire le bien n'est pas à notre portée, essayons de faire au mieux en restant vigilants sur les conséquences de nos actions. Ne ne nous leurrons pas en croyant que nos décisions ne nuisent à personne, mais veillons toujours à apporter plus qu'on n'enlève. Restons modestes. Et gardons les yeux ouverts.

Et maintenant, au boulot !

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