11 bonnes raisons de ne plus vouloir acheter

Publié par Damien Ravé - Le 09 Juil 2011 - 11h11

Il y en a qui trouvent du plaisir à consommer. Après-midi shopping entre copines ou comparatif viril des caractéristiques techniques du prochain gadget : l'achat semble être une activité excitante pour la plupart des gens. Pour ma part, c'est l'effet inverse. D'abord enfant avide de nouveauté, puis adolescent indifférent, j'ai fini par trouver, année après année, des raisons toujours nouvelles de résister à l'acte d'achat.

Aujourd'hui adulte, je peux mettre le doigt sur les raisons du malaise que je ressentais : peut-être cette liste permettra-t-elle à d'autres déconsommateurs de nommer leur maladie. Voici donc ces raisons :

  1. Le temps perdu

    J'habite en banlieue parisienne, le paradis (l'enfer) des grandes surfaces. Faire ses courses en banlieue est un processus incroyablement chronophage. Prendre sa voiture. Rouler. Se garer. Parcourir les rayons. Remplir son caddie. Ne pas trouver. Oublier un produit. Retraverser le magasin. Faire la queue à la caisse. Vider son caddie. Payer. Remplir son caddie. Rejoindre sa voiture. Vider son caddie (encore). Rentrer à la maison. Vider son coffre. Remplir son frigo. Vous venez de perdre 2h30. Mais ce n'est pas tout. Pensez à l'hystérie de la rentrée des classes, des cadeaux de Noël et des jours de soldes, aux embouteillages du dimanche soir autour des parkings d'Ikéa. On a mieux à faire de notre temps, non ?

  2. Les espoirs déçus

    Avez-vous déjà comparé l'allure séduisante et alléchante, les formes généreuses et les couleurs chatoyantes des aliments présentés sur un emballage d'aliment, avec la mine avachie, rabougrie, les teintes grisâtres du produit que vous allez réellement ingurgiter ? Avez-vous vibré au son des promesses de liberté et de vie heureuse d'une publicité vantant un téléphone/téléviseur/rasoir révolutionnaire, pour finalement vous rendre compte que vous aviez juste acheté un téléphone/téléviseur/rasoir (et pas le bonheur). Avez-vous déjà attendu de longs mois un produit dont vous pensiez qu'il allait changer votre vie, pour finalement le mettre au placard dès le lendemain de son achat parce qu'il ne vous apportait pas les bienfaits escomptés ? Soyons de grands enfants réalistes : nous ne jouons qu'avec une petite partie de nos jouets.

  3. Les vendeurs

    Tout a déjà été dit sur les commerciaux et vendeurs. Les vendeurs n'ont qu'un objectif : vendre. Ils ne s'intéressent pas au produit (qu'ils méconnaissent même parfois honteusement), ils ne s'intéressent pas à vous (ce qui ne les empêche pas d'être sympa et flatteurs). Je ne me souviens pas avoir été bien conseillé par un vendeur.

  4. Le dilemme du choix

    Lorsque vous avez le choix entre deux ou trois produits, la décision est facile à prendre, même s'il faut faire un compromis. Mais lorsqu'un rayon vous propose 100 combinaisons de lessives différentes (haut de gamme, bas de gamme, haut de milieu de gamme, bas de milieu de gamme, liquide, en poudre, à la main, écolo, traditionnelle, hyper-efficace, hypoallergénique, parfumée, avec adoucissant, pour le blanc, pour le noir, pour les couleurs), notre tendance naturelle à choisir la solution optimale nous conduit à la paralysie. Les études de psychologie sociale ont démontré que lorsqu'il y a trop de combinaisons, notre cerveau patine et peine à pondérer tous les critères. Il faut donc trouver un raccourci : certains prendront toujours le moins cher, d'autres la marque connue. Les plus exigeants, ceux qui veulent la meilleure solution y passent un temps fou et seront insatisfaits du compromis. Ils se sentiront même coupables de n'avoir pas trouvé le produit idéal au milieu de cette pléthore (normal : il n'existe pas). Plus de choix = plus de stress.

  5. La responsabilité de l'acheteur

    Depuis que le développement durable et la responsabilité sociale ont envahi le monde, acheter est devenu un acte politique et moral. Nous sommes des consommacteurs. Quoi, vous achetez des plats préparés ? Mais ils sont bourrées de pesticides ! Et emballés dans du plastique non recyclable, vous cumulez. A propos de vos tomates, vous savez qu'elles ont émis 14 tonnes de CO2 ? En plus, si vous voulez pas acheter français, faut pas vous étonner que tout le monde soit au chômage ici. Justement, ce tee shirt, que pensez-vous des conditions de travail dans l'usine chinoise qui l'a cousu ? Et l'huile de palme dans votre pâte à tartiner, savez-vous qu'en plus de décimer les forêts, elle va boucher vos artères ? Et ce poulet, ça vous intéresserait de savoir comment il a été élevé ? Et votre voiture, et votre téléphone portable, etc. Je ne sais pas pour vous, mais à chaque fois que je dois acheter quelque chose, j'angoisse à l'idée du crime que je commets à l'autre bout du monde.

  6. La marchandisation des relations

    Les spécialistes en marketing sont de grands romantiques. Noël ce n'est pas seulement la fête des enfants, c'est aussi une opportunité de placement massif de publicités optimisées pour le cerveau malléable des enfants, segmentés par sexe, tranches d'âge et plages horaires. C'est une période de folle excitation pour occuper la tête de gondole et aligner le plus de mètres linéaire de leur produit phare dans l'empilement obscène des rayons de supermarchés. Mais ils ont d'autres occasions de s'amuser (qu'ils inventent au besoin, pour faire tourner le commerce) : Saint-Valentin, Pâques, Fête des mères, Fête des pères, Fête des grands-mères, Fête des grands-pères, Halloween, j'en oublie. Et puis il y a les grands moments de nos vies individuelles (ceux où l'on jette des milliers d'euros par les fenêtres) : mariage (traiteur, robe, bijoutier, salle, coiffeur...), naissance (photographe), enterrement (cercueil, fleur), anniversaire (cadeau). A chaque fois j'imagine des diablotins marketeux se frottant les mains en cherchant des manières de récupérer le maximum d'argent. Je vois peut-être le mal partout, mais j'ai l'impression que ces événements n'ont pas forcément la spontanéité qu'on continue, malgré tout, de leur prêter.

  7. La violence des inégalités

    J'ai la chance aujourd'hui d'avoir un niveau de vie confortable. Cela n'a pas toujours été le cas, et je sais que ce n'est pas le cas pour tout le monde. J'ai toujours fui les signes extérieurs de richesse : pas de montre, pas de grosse bagnole ; j'ai même longtemps eu un téléphone portable pourri, et maintenant que j'ai un modèle moderne, je le cache. Rappelons-nous (surtout quand nous paradons en touristes dans des pays où les autochtones se battent pour manger) que nous faisons partie des 1% les plus riches du monde parce que nous sommes nés au bon endroit et au bon moment. Un peu d'humilité ne fait pas de mal.

  8. Le jeu toujours perdant de l'ostentation

    Puisqu'on parle des riches, il faut garder à l'esprit qu'ils sont malheureux. L'appétit de richesses qui anime ceux qui se battent pour figurer dans le guide des 500 plus grandes fortunes mondiales est un jeu où il n'y a qu'un seul gagnant. Concrètement, cela veut dire que le milliardaire qui fait construire un yacht de 120m de long juste pour impressionner ses concurrents qui n'en ont qu'un de 110m (sinon, pourquoi ?) sera rapidement ringardisé par un autre qui franchira la barre des 130m. Nous sommes tous engagés dans des relations de concurrence (avec nos voisins, avec nos collègues...) : quand je ferai le bilan de ma vie, je ne crois pas qu'une plus grosse voiture que mon voisin ou un balcon encore plus fleuri me donneront l'impression d'avoir réussi quelque chose (surtout s'il a fini par gagner).

  9. L'uniformisation culturelle

    Les bibliothèques Billy (28 millions d'exemplaires vendus dans le monde) et autres tables Lack font ressembler tous les intérieurs des jeunes couples européens ou américains au même appartement témoin Ikéa. Des milliards de jeans-baskets-tee shirts constituent l'uniforme mondialisé des adolescents, et de plus en plus des adultes. Des millions de français regardent les mêmes émissions sur leur même écran plat LCD. Dans le train, tout le monde a les yeux rivés sur son téléphone portable. En vacances, nous prenons tous les mêmes photos sur un appareil photo numérique quasiment similaire. Alors que le marketing claironne à longueur de slogans publicitaires que la consommation nous rendra unique, la réalité saute aux yeux : nous consommons quasiment tous les mêmes produits. Certains sont en avance de quelques mois, ou auront un produit légèrement différent. Mais il ne font qu'adopter une mode comme des millions d'autres. La vie nous a tous dotés de créativité, cessons de suivre le troupeau !

  10. La soumission à l'industrie

    J'aimerais acheter des vêtements qui durent. J'aimerais des ampoules qui ne grillent jamais. Une machine à laver réparable dans 10 ans. Ces produits n'existent pas. Les produits sont conçus pour tomber en panne et être remplacés régulièrement. L'industrie a besoin de notre consommation. Selon certains, notre économie enitère dépend de cette obsolescence programmée. C'est sans doute vrai. Mais avons-nous vraiment besoin de cette économie ? Nous ne sommes pas venus sur terre pour servir l'industrie, à ce que je sache. Alors réagissons.

  11. Le contrôle social

    La consommation est un rêve de dictateur : non seulement elle détourne notre regard des affaires importantes ; mais elle nous donne l'impression d'être libres. Pourtant on l'a vu, rien n'est plus banal, socialement déterminé et soumis que l'acte d'achat : je ne comprends pas comment on peut y voir une liberté. Ou plutôt, je comprends les efforts incessants (plus de 30 milliards d'euros par an en France) du secteur de la publicité (et du marketing, qui pèse aussi pas mal de milliards) pour nous convaincre, avec succès, du pouvoir émancipateur de la consommation. Le pouvoir d'achat tant vanté par les politiques ne serait-il pas l'arbre qui cache la forêt ? Arrêtons d'acheter et allons faire un tour en forêt.

Pour finir

Toutes ces raisons de ne plus consommer ne m'empêchent pas de le faire, la survie, la pression de mon entourage (comment ne pas offrir de cadeau à l'anniversaire d'un copain de mon fils ?) et quelques menus plaisirs me forçant encore à acheter des choses. Nous ne serons jamais autosuffisants (potager, éoliennes, chauffe-eau solaire ; et pourquoi pas des chèvres dans le jardin ?). Mais ces réticences ont l'avantage de me pousser à diminuer ma consommation et à trouver des alternatives pour éviter l'achat. Réparer ses objets cassés fait partie des alternatives, mais il y en a d'autres. A suivre donc...

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